Rimedi


Lors de notre première visite à la galerie Chambre avec vues, nous avions eu un coup de foudre dont nous n’avions que peu parlé. Souvent, lors d’un vernissage ou d’une expo, on se réjouit de découvrir de nouveaux artistes ou de nouvelles toiles. Bien plus rares sont ces envies de décrocher les œuvres d’un mur pour les emmener chez nous… C’est d’un tel coup de foudre qu’il s’est agi lorsque nos yeux se sont posés sur une œuvre de Pietro Bologna, un artiste milanais aux trente-cinq ans lucides. On est d’abord tombé amoureux pour des raisons purement esthétiques : une œuvre graphique et chaude nous tombait sur le coin de la pupille. Puis on s’est rapproché, un peu comme on se retournerait sur quelqu’un dans la rue, puis on est retombé amoureux : de l’intelligence et de l’humour de l’œuvre cette fois. Devant tant de charme, nous avons pris rendez-vous : quand est-ce que nous pourrions en savoir un peu plus, est-ce que les œuvres de Pietro Bologna pourraient se prêter à nos yeux un peu plus longtemps ? Rendez-vous fut pris et il est temps maintenant de retourner à la galerie : plusieurs œuvres de Pietro Bologna y sont désormais visibles.

Intelligent et pas pseudo-intello…

“Le sens de justice prend sa distance de toute forme de moralisme ou de satire sociale”. Tels sont les termes dans lesquels Pietro Bologna parle de ses dernières photos. Dans cette série, images et mots se répondent parfaitement : il y a un travail artistique énorme en même temps qu’une simplicité incroyable. Le beau, le bien, le vrai, le… juste, c’est ce à quoi nous avons pensé en découvrant le travail pourtant charnel de Pietro Bologna.

Le beau, nous le passons sous silence : subjectif et émotionnel… indescriptible de toutes façons. Le bien, c’est l’émotion encore : évidemment, on se sent bien devant ces œuvres, à tel point qu’on reste planté devant jusqu’à en oublier le temps. Le vrai, c’est… ce qu’on s’est dit quand on a découvert l’un des sens de ces œuvres : dénoncer l’absurdité d’une société qui interdit le hash quand elle répand les antidépresseurs ! Les inscriptions blanches, sur les photos, ne sont rien d’autre que les marques des antidépresseurs les plus répandus dans nos pays, ces contrées que l’on a envie d’appeler « surdéveloppées » ! De quelles marques s’agit-il ? Pietro Bologna a sélectionné quelques noms après s’être entretenu avec un éminent psychiatre qui reçoit quotidiennement des patients. Ceux-ci combattent le stress, l’anxiété, l’épuisement, la dépression, et leurs armes sont Prozac, En, Lexotan, Tavor ou Serpax. On se soigne toujours, on ne guérit jamais, le mal est endormi, apaisé : il reste sage au fond d’un tiroir jusqu’à la prochaine crise. On avale alors un nouveau comprimé, prescrit, payé et taxé bien entendu, et le cycle repart.

Le débat sur les antidépresseurs n’a pas fini de faire couler les encres et les pinceaux : Labro leur rend hommage dans son « Tomber sept fois, se relever huit », alors que d’autres, patients et même psys, condamnent les médicaments. Tandis que certains patients se plaignent de l’enlisement chimique, certains médecins soulignent les paradoxes : si l’on tend à être « maître chez soi » avec l’analyse, comment alors accepter de ne pas être totalement autonome dans le chemin qui nous y mène ? De cette illusion d’aller bien, Bologna fait de l’art. Un clin d’œil qui dit qu’ici tout va bien et après tout… l’an 2000 voit Raphaël chanter son « Hôtel de l’univers » et Bologna a encore des yeux pour écrire non ? Alors il dit qu’il n’est pas d’accord. Son ton n’est ni prétentieux ni vraiment grave : il est détaché et amusé. Son regard est froid comme la blancheur de l’hôpital ; son sourire chaud comme de l’argile. Un sourire fragile, friable, expressif. 

Pietro Bologna photographie la contemporanéité sous un angle qui nous a paru plutôt juste et… derrière son objectif, nous ne voyons que le bien. Le bien de s’exprimer au lieu d’avaler des cachets, le bien de ne pas s’oublier en quelques gorgées comme on se noierait dans un verre d’eau. Tout cela nous a fait sourire, et tout cela nous a ironiquement rappelé les propos de certains psychanalystes : Cyrulnik et Miller n’ont de cesse de raconter les « merveilleux malheurs » des artistes, ceux qui ont voulu écrire, chanter, danser ou peindre pour oublier comme pour se souvenir. Pietro Bologna n’est pas le premier à raconter les antidépresseurs, il ne sera pas le dernier: l’universalité de Bologna est sans doute dans son message social ; son originalité tient dans un vieux processus chimique.


Ces photos d’inscriptions blanches sur fond sombre ont été tirées à l’aide d’un produit chimique aujourd’hui introuvable, ce qui fait de chacune d’elles un exemplaire unique et impossible à reproduire. Traitées au sépia et oxydées, le temps semble leur avoir laissé une patine qui, comme dans toutes les oeuvres de Pietro Bologna, porte en elle mémoire ou oubli. Souvenir du temps d’avant la déprime ou souvenir d’un rêve, celui d’un monde plus franc et plus cohérent ? Face à ces toiles, le monde pourrait peut-être oublier ces névroses un instant, le temps de prendre le temps…